sept 2 2011

Himalayan Canyon Team : les news !

Salut!

Ca y est la l’Himalayan Canyon Team, association ariègeoise ayant pour objet le développement de l’activité canyon dans les Himalaya administrée par Yann et Rodolphe, par ailleurs fougueux moniteurs canyon du BGPA, reprend du service, après la longue et traditionnelle pause estivale permettant a ses membres de faire la saison… canyon!! Et oui, pas le temps de sécher qu’on repart déjà sur nos projets associatifs. Vous ne pensiez tout de même pas qu’on allait s’arrêter après l’expé Chamje Khola, l’ouverture du plus gros canyon du monde?

Comment ca? Vous n’êtes pas ou courant de cette fantastique aventure lauréate du statut d’ Expédition Nationale de la Fédération Française de spéléologie et d’une Bourse Millet (des premières pour un projet canyon) et qui a consisté a ouvrir le plus gros canyon du monde dans les Himalaya? Piqure de rappel disponible ici : http://chamje.blogspot.com/, nécessaire pour bien comprendre le texte ci-dessous.

Je dois avouer que cette expédition a profondément marqué tous ses participants et ce n’est finalement qu’avec le recul que l’on se rend compte de ce qu’on a réalisé. Je ne veux pas donner ici l’impression que je nous jette des fleurs ou de me vanter mais il aura réellement fallu le temps de récupérer de la fatigue physique et mentale, de « reprendre une vie normale », de regarder encore et encore les photos, les images, de repenser a ce qu’on a vécu,  de discuter entre-nous, avec nos proches et bien d’autres choses encore pour mesurer l’impact qu’a eu cette expérience collective extrême sur nos vies.

Après coup et avec un peu de distance, elle me semble presque irréelle, comme suspendue au dessus du flot de mes souvenirs.C’est l’expérience la plus marquante, la plus éprouvante, la plus dure et la plus belle que j’ai vécue a ce jour. J’en ai tiré de la force mentale, de l’assurance et une meilleure connaissance de moi-même, indiscutablement. J’ai aussi pas mal réfléchi a ce qui nous a pousse a nous confronter a ce monstre, et plus largement a ce qui nous pousse a vouloir découvrir l’inconnu et explorer des terrains vierges. A la mort aussi, c’est lié… Rien de bien nouveau dans ce contexte finalement et je n’ai bien sur pas trouvé de réponse a ces questions sauf que je ne les avais jusqu’alors appréhender qu’indirectement et donc de façon abstraite, a travers mes lectures, des discussions ou l’expérience de copains explorateurs. La j’en ai concrètement ressenti les implications, dans ma chair et dans mon esprit, comme le galet s’enfonce inexorablement au fond d’un lac…

L’engagement a réellement été total pendant une bonne partie de cette ouverture : aucun moyen de sortir du canyon en cas de pépins et aucun secours a espérer. Avancer ou crever, simplement. Pas d’hélitreuillage possible au Népal et vu l’encaissement du canyon, un largage de nourriture ou de matériel médical par helico aurait été vain…Si l’un d’entre nous s’était blesse entre le moment ou l’on est rentré dans l’étroiture géante et le milieu du deuxième jour, nous aurions certainement du nous poser la question suivante : on essaye de le sortir en mettant gravement en péril la vie des 10 autres équipiers ou on l’abandonne?  En sachant en plus que nous sommes tous liés par de très forts liens d’amitiés… Vous feriez quoi vous dans une telle situation? En fait je me rappelle m’être dit : « si un copain tombe, faites qu’il se tue, ca sera plus facile a gérer », car je ne pense pas que je l’aurai abandonne s’il s’était blessé… Non, en fait je n’en sais rien… Par contre ce dont je suis quasiment sur, c’est que l’on ne s’en serait pas sorti si on avait du transporter un blesse dans Chamje Khola. Les gens qui me connaissent savent ce que je pense de la religion, mais dans Chamje, j’ai prié. Bouddha. Comme quoi…

C’est très différent de penser des situations et de les vivre. La pensée lorsqu’elle précède l’action permet de l’anticiper et d’en atténuer l’impact mais on est finalement toujours surpris car les choses ne se passent jamais (bien évidemment) complètement comme on l’avait imagine, pense, lu ou entendu. Et particulièrement lorsque l’on se confronte a la nature vierge et sauvage. L’implacable de la réalité. L’absolu du présent. Et toujours la démesure, la puissante, la bonté et l’indescriptible beauté de la Nature. Et derrière tout ca l’imparable et unique constat possible : il faut assumer. Car personne ne nous a obligé a venir, a être là a se les geler loin de chez soi et de sa famille en se demandant si on va mourir ou non. On l’a  voulu. En faisant un choix. Alors même que tout ca ne sert absolument a rien… Et encore, moi je n’ai pas d’enfants, et je suis célibataire. Lio, Rod, Jean-Luc, Laurent, Sam et Kabindra sont chefs de famille. Pour sur d’autres points de vue…

Ca peut paraitre un peu « too much » comme discours mais c’est je crois ce qui m’a le plus marqué dans cette expérience : le fait d’avoir a un moment donné (lors du premier bivouac en fait, alors que l’inaction permet à la pensée de vagabonder et de s’auto-torturer) été obligé de me résoudre simplement à « faire confiance ». De m’en remettre à « quelque chose ». Pleinement et entièrement. A moi, à mon corps, a mon esprit, a ma volonte, a la vie, au destin, au hasard, a la chance, a Dieu, aux copains, a la nature… Que sais-je?… L’important a consisté à trouver un moyen de combattre la peur, le froid (saloperie parmi les saloperie!), la fatigue, l’inconfort, l’impossibilité de dormir, et surtout le doute, qui tue l’action dans la démotivation et est dans ces moments la je crois le pire ennemi de l’homme… Parce qu’il est transmissible… Dangereusement.

D’ou l’importance des copains, du groupe et de la connerie qui fait rire et réchauffe le corps et l’âme. C’est le plus important finalement pour moi dans cette histoire : avoir vécu tout ça avec les potes. Dieu merci (décidément, encore lui), ils étaient la!!! On est plus fort a plusieurs lorsque chaque individu est capable de mettre au moment opportun ses compétences de spécialistes au service de l’équipe et de comprendre qu’il y a des gens plus compétents que lui suivant les situations. Et je vous assure que ce ne sont pas que des mots!! Compétence et savoir faire, fiabilité, humilité, esprit d’équipe, solidarité, solide amitié, volonté de fer, engagement et résistance mental et physique, confiance en soi, en l’autre, en la réussite, en la vie!! Il faut tout ca (au moins!) pour réaliser de telles aventures et vivre de semblables expériences.

Bref je ne sais au fond toujours pas pourquoi j’ai voulu aller la bas, et encore moins pourquoi malgré la difficulté extrême de l’expérience, j’ai adoré ça, alors même que j’aurai réellement pu y rester. Peut être justement parce que j’en suis revenu ;-) ?! Parce que je pense que la vie est trop courte pour ne pas être vécue pleinement?… Que les rêves sont faits pour être réalisés? Que c’est nous qui construisons par nos actes notre bien être et notre bonheur? Surement un peu de tout ca.

Je vous souhaite en tout cas de réussir dans tous vos projets et qu’ils vous apportent plein de bonnes et belles choses. En attendant le film de Laurent Triay pour vous faire partager en images cette aventure…

« Soyons réalistes, exigeons l’impossible »

@+!!

Yann Ozoux

Président de la HCT

Membre du Bureau des Guides d’Ariege


sept 21 2010

Récit d’ouverture de canyon en Inde

Salut!

Vous trouverez ci-dessous un récit d’ouverture de canyon effectué par l’association Himalayan Canyon Team, administrée par Rodolphe et Yann, moniteurs canyon du BGPA, lors de leur expédition d’exploration en Inde l’année dernière. Le texte a été publié dans la revue Spelunca au printemps. Les photos sont de Sam Bié, photographe professionnel qui a depuis rejoint le team. Plus d’info sur son travail sur son site internet : http://www.sambie.fr/

Bonne Lecture et à bientôt!

-          « Ben y doit y avoir de l’ambiance la d’dans !! »

Perchés sur le petit pont qui surplombe les gorges que nous nous apprêtons à explorer, nos regards se croisent et mes 5 compagnons acquiescent d’un petit mouvement de tête. De gros yeux ronds et un haussement de sourcil viennent appuyer leur expression : nous sommes tous d’accord, va y avoir du sport !

25 mètres en dessous de nous vrombit en effet Khoty Nala (nala veut dire rivière en hindi), ses eaux de fonte dévalent directement des sommets dont nous apercevons les cimes enneigées plus haut dans la vallée, à plus de 5000m d’altitude. Et Rodolphe a bigrement raison : le débit de la rivière est conséquent ! Il doit avoisiner les 200 l/s, ce qui, en matière de canyon, est considéré comme étant  disons « très gros ». On est à la limite entre le canyoning et le kayak… sauf que nous, nous n’avons pas de bateau, juste nos combinaisons néoprène, nos baudriers, nos casques et des cordes pour les rappels…

Nous sommes à 2530 m d’altitude exactement, dans les Himalayas indiens et après 2 jours de reconnaissance à pied et en jeep pour localiser les cascades du secteur et élaborer un plan d’action, nous voilà enfin sur le point de nous mettre à l’eau! Je regarde mes compagnons et repense à la suite des évènements qui nous ont conduits sur ce pont branlant. Je souri mentalement… La rencontre de Jean-Luc et de Rodolphe il y a juste un an, lors du festival de l’image d’Ax-les-Thermes, chez nous, dans les Pyrénées… Le premier, professionnel de la montagne est installé en Inde depuis 15 ans et il souhaite ouvrir les canyons qu’il a repérés dans la vallée de Manali, à 600km au nord de New Delhi, dans l’état de l’Himachal Pradesh, où il habite… Le second est mon colocataire et il présente une sélection des plus belles photos des canyons que nous avons ouverts lors de nos 4 expéditions au Népal… Le courant passe tout de suite  entre les deux passionnés et un projet d’expédition est formulé le jour même : Jean-Luc nous invite chez lui et nous ouvrirons ensemble « ses » canyons. Depuis lors à peine quelques échanges de mails, Sam Bié, photographe professionnel baroudeur et fort grimpeur ami de Jean-Luc qui est venu compléter l’équipe, un transit par New Delhi… et nous y voilà ! Je jubile de voir que la vie est parfois étonnante de simplicité !… Ce qui n’est par contre assurément pas le cas de ce qui nous attend sous nos pieds…

Khoty Nala est un canyon très encaissé. Ses eaux ont creusé dans le petit plateau rocheux sur   lequel nous nous trouvons un véritable coup de sabre dont on ne peut apercevoir le fond que depuis ce pont. De notre perchoir on entend par contre très bien le vacarme que fait la rivière prisonnière des parois rocheuses dans sa vaine fureur déployée à retrouver l’espace libre qu’elle vient de quitter sur les flans des plus hautes montagnes du monde. La faille fait au plus 10 à 15 mètres de large, pour une quarantaine de mètres de profondeur et au moins 300 de long, avant de s’ouvrir après un coude a 90°, vers l’aval de la rivière, au loin. Elle forme ainsi à partir du pont une sorte de cicatrice perpétuellement ouverte et vrombissante qui coure en ligne quasiment droite sur le sol, prête à avaler les imprudents qui s’en approcheraient de trop prêt. Ses bords sont recouverts d’herbes vertes et parsemés de quelques grands épineux vaillamment agrippés à la roche et dont les branches surplombent le vide. Le tout avec comme paysage de fond les impressionnantes cimes immaculées et acérées des crêtes qui veillent tout là haut, près du ciel…  C’est vraiment un très bel endroit.

Notre objectif est donc aujourd’hui l’ouverture de ce canyon et l’équipe est complétée, en plus de Jean-Luc, de Rod et de Sam, par Printam et Chuni, deux indiens montagnards habitants de la vallée.  Le canyoning est encore quasiment inconnu en Inde et dans les Himalayas et nos deux compères n’ont jamais pratiqué l’activité. Ce sont cependant des montagnards expérimentés : Chuni est un guide de ski réputé et Printam un très bon grimpeur. Notre matériel individuel est complété par 4 cordes de 25m, d’un perforateur soigneusement étanchéifié dans un sac spécial et bien sur de l’inévitable quincaillerie, mousquetons, amarrages, marteau et autres clés de serrage qui  «plombent » nos baudriers et notre trousse d’équipement. Si l’on rajoute à ça les sacs canyon et les bidons étanches contenants la pharmacie et la nourriture, nous devons en tout arriver à 50 kg de matériel collectif. C’est un poids plutôt raisonnable dans la mesure où nous n’avons qu’un seul perfo et que nous ne transportons pas nos vêtements secs vu qu’ils nous attendent sagement dans la voiture navette, en bas du canyon… Lors d’ouverture de très grosses courses il nous est arrivé de porter des sacs de 35kg chacun sur les marches d’approche… Nous sommes donc cette fois dans des conditions plutôt « confort ». Disons trois étoiles !

Le canyoning  est un vrai sport d’équipe et il nécessite une organisation très précise ainsi qu’une soigneuse répartition des rôles parmi les équipiers, qui doivent donc parfaitement connaître leur mission et leur place au sein de la chenille qu’ils vont former dans les gorges. Ceci est particulièrement nécessaire lors d’ouverture car de l’efficacité de l’équipe dépendra le temps passé dans la rivière, critère plutôt important aujourd’hui si l’on considère que nous allons évoluer dans une eau à 7°, qu’on ne sait pas ce qui nous attend après chaque obstacle et que la seule sortie possible se trouve devant, plus bas, plus loin et dans longtemps…

C’est  Rod qui part en leader. Il porte le perfo, la trousse d’équipement et de quoi  équiper le premier obstacle en cordes et en mousquetons. Il est donc bien chargé, une  dizaine de kilos au total… pas évident de se déplacer sur le rocher glissant et de nager avec tout ce barda !! Jean-Luc sera son « second » : il devra faciliter le travail de Rodolphe et le soutenir dans ses efforts. Ils formeront aujourd’hui le binôme de tête. Viendront ensuite Sam et Printam, qui feront la navette entre le binôme de queue et celui de tête de manière à faire passer les cordes et le matériel au fur et à mesure du dés-équipement des cascades. Leur rôle consistera à alimenter les deux leaders de manière à ce que l’équipe n’ait pas à s’arrêter et progresse perpétuellement. Ils porteront également les sacs contenant la nourriture, la pharmacie et le matériel photo de Sam. Je resterai à l’arrière et formerai avec Chuni l’équipe  de dés-équipeurs.

Nous le savons déjà, la difficulté ne sera pas aujourd’hui la verticalité mais le débit ! Nous devront particulièrement nous méfier des dangereux et puissants mouvements d’eau créés par la rivière compressée dans ces gorges. D’autant plus que Printam ne sait pas nager… Ce n’est pas trop un problème vu qu’amener des débutants en canyon est également notre métier à Rodolphe et à moi. Et puis les combinaisons néoprène augmentent notre flottabilité.

Nous saluons notre chauffeur d’un signe de la main et  d’un tonique « Tchélo !! ». « C’est parti !! » Rodolphe équipe la première cascade de 6m sur amarrage naturel en passant  au raz de la veine d’eau. Nous mettons en place sur ce premier obstacle un « rappel guidé », une sorte de tyrolienne qui permet  de descendre en rappel au dessus de la cascade et d’avoir un point d’appui une fois dans la vasque afin de pouvoir sortir facilement du mouvement d’eau. Printam est un vaillant et ne se laisse pas impressionner. Une fois mes co-équipiers descendus je me dépêche de défaire le montage et de descendre afin de les rejoindre et de leur faire passer les cordes et le matériel. Arrivé dans la vasque je sens l’eau rentrer dans ma combinaison et le froid me saisir les mains à travers mes gants. Elle est vraiment froide ! Chuni rigole et nous rejoignons les copains au petit trot pour nous réchauffer… A partir de maintenant la sortie, c’est tout droit !

Je jubile en marchant et ouvre de grands yeux de gamin : la gorge est effectivement très encaissée et magnifiquement sculptée par l’eau, qui occupe toute sa largeur. Elle forme devant nous un long couloir minéral dont les parois lisses et verticales ondulent en creux et bosses innombrables jusqu’à la mince ouverture lumineuse à laquelle se réduit maintenant le vaste ciel. C’est à peine si nous l’apercevons en levant la  tête. Il fait sombre et humide comme dans une grotte et le vacarme est assourdissant… C’est splendide.

Un peu de nage et de progression dans les cailloux et nous retrouvons Rod et Jean-Luc déjà en train d’équiper l’obstacle suivant. Il s’agit de traverser la veine d’eau principale depuis une petite plage de galets afin de rejoindre l’autre rive et de s’engager sur une vire glissante à flan de paroi. Au bout de celle-ci on pourra équiper un rappel d’environ 10m depuis un arbre qui surplombe la cassure. Ce sera le seul arbre vivant que nous croiserons… La largeur, l’épaisseur et le bruit de la cascade sont vraiment impressionnants ! Et il s’agit de ne pas rater son coup, sous peine de se faire emporter par le courant et projeté en bas! Nous sécurisons le passage avec des cordes et descendons le rappel, qui nous amène sur un gros bloc derrière le puissant voile formé par la cascade. Arrivé dans cette bulle liquide je braille mon enthousiasme dans les oreilles de Sam et de Chuni et je lis sur leurs lèvres plus que je n’entends le hurlement qu’ils me renvoient en guise de réponse : « QUOUAAAA ?!! » Je me recule un peu et exécute le classique signe du pouce vers le haut avec un large sourire aux lèvres et, magie des gestes et de la communication, nous nous comprenons ! Il faut maintenant plonger à travers la paroi liquide pour rejoindre les autres et nous nous élançons chacun notre tour. Ce qui est sur c’est qu’on n’aura pas besoin de prendre de douche ce soir !!

L’obstacle suivant est technique. Il faut encore une fois traverser le courant juste en amont d’une succession de 3 cascades pour aller escalader le rocher et équiper un rappel sur un éperon surplombant. L’endroit est très glissant. Ce n’est jamais évident de grimper sur du rocher lisse et mouillé… Rod s’allège au maximum, traverse prudemment la rivière assuré par Jean-Luc (heureusement qu’on a pied !), enchaîne le pas d’escalade, se stabilise sur le petit plat rocheux et, après avoir jeté un coup d’œil vers l’aval, sort pour la première fois le perfo de son sac : il n’y a, à cet endroit, ni arbre ni trou naturel qui permettraient d’y passer une corde et il faut fixer des amarrages.

La position de Rod est confortable et il installe rapidement deux encrages sur lesquels il fixe une corde lui permettant d’accéder en sécurité à l’endroit surplombant qu’il a repéré pour équiper le relais d’où nous descendrons en rappel. Le perfo pèse environ 5 kilos et percer le rocher en le tenant à bout de bras, pendu à une corde sur du rocher glissant et chargé comme un mulet, tient à la fois du tour de force et de l’exercice d’équilibriste. Mettre en place ces deux amarrages lui demande un effort autrement plus important que celui qu’il a du fournir pour fixer ceux auxquels il est accroché ! Mais quel plaisir d’être le premier à équiper un obstacle et de choisir l’emplacement des amarrages ! Rod range la machine et la mèche dans le sac étanche une fois les deux trous percés, il engage dans chacun d’entres eux la tige filetée d’un goujon à expansion puis les enfonce à l’intérieur à coups de marteaux. Il prend néanmoins bien soin de laisser dépasser quelques centimètres afin de pouvoir y glisser une « plaquette » à laquelle est fixé un anneau qui accueillera les cordes. Il visse ensuite un  boulon qui va expanser le goujon à l’intérieur de la roche et assurer la solidité de l’encrage. L’opération nécessite un matériel lourd et encombrant et peut demander des efforts importants dans des positions très improbables en fonction de la configuration de l’endroit… Et même bien réalisée, elle prend bien quelques minutes en tout…

Porter le matériel d’équipement, percer et fixer les amarrages, mettre en place les cordes, s’engager le premier dans les obstacles, ouvrir le passage pour les copains… ce n’est pas pour rien que la place de leader est si excitante!! C’est la plus importante, la plus difficile et la plus éprouvante ! Equiper demande en effet une force physique conséquente et bien sûr une excellente maîtrise des techniques de progression et d’équipement. Il faut également beaucoup d’expérience afin d’avoir suffisamment aiguisé ses capacités d’anticipation pour faire les bons choix d’équipement car la vitesse, le confort et la sécurité de l’équipe vont dépendre de son itinéraire dans le canyon et donc de l’emplacement des amarrages. Avoir de bons équipiers capables d’assumer plusieurs rôles et de permuter si besoin est dans ce contexte loin d’être un luxe. Le canyon, un vrai sport d’équipe…

Nous ne restons donc pas inactifs pendant ce temps et nous effectuons la traversée et l’escalade nécessaire pour rejoindre Rod, qui passe déjà les cordes dans les anneaux. Il y a un gros mouvement d’eau à la verticale de son relais et il faut équiper un nouveau rappel guidé pour l’éviter. Je m’approche du vide pour jeter un coup d’œil et surprise ! En plus de descendre en suspension sur les cordes au dessus de l’eau nous devons passer sous une énorme arche naturelle qui relie les deux parois du canyon ! Elle est tellement épaisse qu’elle avale toute la lumière qui a péniblement réussit à se faufiler jusque là. C’est un gouffre horizontal qui s’ouvre devant nous, un vrai trou noir ! C’est somptueux. En y regardant de plus près, je me rends compte que c’est en fait un embâcle : il est assez fréquent de rencontrer ce type de construction dans les canyons étroits car ils constituent de véritables goulets d’étranglement pour les rivières et décuplent la puissance de leurs crues : il arrive alors que les eaux déchaînées viennent coincer entre les parois des gorges un amas de troncs d’arbres, de branches et de cailloux qui formera une fois la rivière redevenue calme une sorte de pont naturel suspendu au beau milieu du canyon. C’est ce qui s’est passé ici. Cet embâcle doit faire dans les 6 à 8 m3 et il est perché à 8 bons mètres au dessus du niveau d’eau actuel… Nous l’avions deviné mais nous en avons maintenant la preuve matérielle : les crues dans Khoty Nala sont terribles.

Rodolphe me propose de permuter nos places et j’accepte avec plaisir. Nous arrivons sur une cascade verticale d’environ 8m suivie immédiatement après par une longue goulotte peu inclinée se terminant par une marmite tourbillonnante. L’obstacle est peu engageant car il n’y a pas d’espace pour prendre appui de part et d’autre de la goulotte et si le courant me fauche je me retrouverais projeté dans le jet d’eau pendu au bout de ma corde. Concentrée et accélérée par la goulotte la veine d’eau est ici particulièrement puissante et elle ne me laissera aucune chance en cas de chute. L’endroit est vraiment dangereux. Après concertation nous décidons de l’éviter par une terrasse en rive droite qui donne en surplomb sur la marmite terminale, qui est en fait suivie par deux autres vasques quasiment identiques et séparées par des seuils. Ces derniers sont chacun encombrés d’un embâcle et leurs parois n’offrent absolument aucune prise. On n’est pas loin de l’obstacle infranchissable, heureusement qu’il y a les troncs d’arbres…

Je vais devoir descendre dans la marmite et la traverser pour monter sur l’embâcle, en espérant qu’il tienne. Si c’est possible, j’équiperai ensuite sur le tronc coincé un rappel qui me permettra de descendre dans la seconde marmite. Sinon il faudra bien que je trouve un moyen de me caller hors de l’eau afin de percer. J’espère sincèrement ne pas avoir à le faire. Puis je recommencerai l’opération pour atteindre la troisième et dernière vasque : difficile de savoir si je vais pouvoir prendre pied ou non dans ces trois marmites. Par contre le contact visuel est possible depuis le haut de la terrasse jusqu’à la fin de l’enchaînement et je pourrai donc communiquer par signes avec mes collègues qui vont pouvoir me voir « ouvrir » le passage.

Nous mettons donc en place avec Jean-Luc deux plaquettes et installons une corde : je me lance dans la bataille. J’arrive en bas du rappel dans la première vasque et dois m’immerger entièrement : il n’y a pas pied. Pas terrible… Heureusement pour moi le courant est faible à cet endroit et, toujours attaché à ma corde, je donne du mou dans mon descendeur tout en nageant sur le dos afin d’atteindre l’embâcle. Le courant est plus violent mais je peux saisir une grosse branche dépassant d’un énorme tronc. Je sens alors que je prends pied sur le tas de débris coincé sous le niveau d’eau. Je sais que je dois être extrêmement prudent car si je fais partir un caillou ou un bloc je vais créer un appel d’eau qui, vu le débit, peut très bien m’aspirer et me faire passer sous l’embâcle. A condition qu’il y ait suffisamment d’espace pour que je puisse passer au travers… Comme on dit, je ne fais pas trop le malin… Je tâte et sonde précautionneusement le bouchon naturel qui s’avère être suffisamment solide pour que je puisse monter dessus. Il surplombe de quelques mètres la vasque intermédiaire et ne peut  accueillir qu’une seule personne à la fois. Je me retourne, fais du pouce le signe « OK » aux copains restés sur la terrasse, et installe un rappel guidé. Rod me rejoint et je descends depuis le gros tronc dans la seconde vasque, au raz de la cascade.

Cette fois-ci j’ai pied. A peine. Par contre le courant est fort et je dois faire un effort vif pour me décaler vers une zone de calme, sur ma gauche, toujours attaché à ma corde. Le perfo me gène. Je longe ensuite le rocher en me tenant prêt à agripper le tronc du second embâcle avant que le courant, inexorablement attiré par la cascade, ne devienne trop puissant et ne m’emporte. J’y suis. Je monte à califourchon sur la langue de rocher sur laquelle est callé le tronc, en travers de la cascade. L’endroit est moins dangereux, mais aussi bien moins confortable que le précédent. J’installe de nouveau un rappel guidé et me retourne pour voir où en sont les copains. Chuni est déjà prêt à me rejoindre tandis que Rod attend Sam qui s’apprête à s’engager sur le rappel. Printam et Jean-Luc ferment la marche.

Les rappels guidés, en permettant à mes coéquipiers de passer au dessus de l’eau, sont particulièrement efficaces et sécurisants. L’équipe progresse régulièrement. Je regarde alors par-dessus le dernier tronc d’arbre pour savoir ce qui m’attends et là je n’en crois pas mes yeux : une voiture !! Il y a une voiture encastrée au fond du canyon, de l’autre coté de la vasque, de part et d’autre des gorges!! Une pensée morbide me traverse l’esprit : j’espère qu’elle est vide… Je fixe une corde sur le tronc, descends et me retrouve dans l’eau. Je n’ai pas pied mais l’obstacle n’est pas difficile et les copains me rejoignent sans encombre. Ca y est on a franchi l’enchaînement ! On l’appellera « Les 3 cascades ».

Nous dépassons la carcasse de ferraille défoncée et heureusement vide. C’est ici que le canyon fait le virage à 90° et s’ouvre vers l’aval : de gros blocs encombrent le lit de la rivière et nous apercevons au loin la sortie des gorges. Le plus dur est passé et 3 petits rappels nous permettront de sortir de l’encaissement. Nous avons en tout passé 4h30 dans Khoty Nala. C’était relativement court mais très intense ! Super journée, vivement demain, qu’on remette ça !

Jean-Luc nous a donc chaleureusement accueillit chez lui (et sa petite famille) pendant 10 jours et nous avons ouverts en tout 4 canyons dans la vallée de Manali. Ce ne sont pas de très grandes courses mais leur intérêt esthétique est indéniable. La tendance est plutôt verticale, l’eau est fraîche et les marches d’approche raisonnables. Le potentiel est bien sur très important et de nombreuses courses d’envergures sont encore vierges dans les hauteurs. La région à tout pour devenir la première en Inde à voir le canyonisme se développer : dynamisme local, intérêt touristique déjà reconnu dans le pays, même par les locaux (randonnée, ski, raft…), accessibilité depuis Dehli…

Ainsi après le Népal, où l’activité canyon est maintenant reconnue (existence depuis 2007 d’une instance délégatrice, la Nepal Canyoning Association, NCA), l’Inde pourrait être le second pays en Asie à voir ce sport se développer. Mais comme chez son voisin himalayen, il y a de très fortes probabilités pour que ce développement se fasse d’abord par l’intermédiaire du tourisme, et que la mise en place de structures administratives chargées de sa gestion ne se fasse qu’une fois l’intérêt économique de l’activité reconnue. C’est tout ce que l’on souhaite. Jean Luc a énormément d’énergie à revendre et c’est sur, il n’en restera pas là ! Et nous, avec Rod, et bien on y retournera avec grand plaisir !

Texte : Yann Ozoux