La chaîne pyrénéenne est une montagne frontière. Mais comme tout obstacle, elle possède ses faiblesses. Et de tous temps, les hommes ont cherché à franchir cette barrière pour colporter des marchandises, utiliser d’autres terres pour l’élevage, faire de la contrebande ou bien encore fuir l’oppression d’un régime politique…
Pour les gens des vallées, ces itinéraires se transmettaient de générations en générations. Mais pour les fuyards provenant d’autres régions, se développa une nouvelle profession : passeur.
En novembre 1942, Pierre Dalloz, architecte du maquis du Vercors, doit quitter la France pour rejoindre l’Angleterre. Pris en charge par la branche ariégeoise de la Résistance, il se fait passer pour un ingénieur et rejoint le barrage de Gnioure en travaux situé dans la vallée de Siguer, au dessus de Tarascon. Dans la nuit qui suit, une séance de cinéma sert de diversion et permet à Dalloz, son guide, et un contrebandier espagnol de fausser compagnie discrètement à la garde allemande veillant sur le site. Mais la neige et le vent compliquent la longue remontée vers le Port de Lalbeille, 2603m d’altitude, porte de l’Andorre et début d’une nouvelle aventure en terre franquiste avant l’Angleterre.
En hommage à ces hommes qui ont permis la libération de notre pays, et à ceux qui les ont conduits hors de France à travers la montagne, nous avons, Jean, Philippe et moi-même, retrouvé le bon sentier démarrant au Bouychet et débouchant près de 1000m plus haut sur les vestiges de ces travaux titanesques qui ont permis la création du barrage de Gnioure.

Nous avons croisé Arsène, le berger de là-haut, avec qui nous avons passé la soirée dans la cabane de Gnioure, parlant tour à tour de ses brebis, de son amour pour la montagne et de son intérêt pour la préservation de ce patrimoine montagnard riche et complexe. 
Le lendemain, dans la nuit encore bien noire, nous avons longé le vaste lac puis remonté la belle vallée sauvage qui court vers les crêtes frontalières. La mer de nuage a bien tenté de nous envelopper, voire de nous emprisonner, mais elle est restée coincée à 2200m d’altitude et c’est le souflle court mais le coeur léger que nous avons rejoint la frontière, jetant un regard admiratif vers les étangs de Tristania dans la vallée d’Ordino. Ni neige, ni vent mais un petit déjeuner copieux ponctua au col ce sentier des passeurs.

En 2009, la fuite n’est pas de mise et le vallon de Petsiguer trop tentant pour redescendre côté andorran vers la station de ski d’Arcalis. Aussi, c’est d’abord par l’étang de la Goueille, dans ce petit morceau de montagne aux accents de bout du monde que nous débutons notre longue redescente, encore au dessus de la mer de nuage. Ce n’est que sous les étangs de Petsiguer que nous entrons dans cette atmosphère brumeuse plus que pluvieuse dans une descente parfois délicate quand le sol est détrempé.

Arrivés au barrage d’Izourt, nous attaquons notre troisième repas de la journée et refusons pour cause de « timing » le café offert par la bergère du secteur…
Deux jours annoncés orageux et pluvieux et finalement magnifiques ; la rencontre de gens de la montagne ouverts et passionnants ; des paysages à couper le souffle et cet hommage, précieux et réconfortant, de la solidarité face à la médiocrité et la haine : sur les sentiers des passeurs de montagne!
Steph G.